Qui finance l’OMS et l’Organisation mondiale de la santé ?

By Marie Toldeno

L’Organisation mondiale de la santé, institution spécialisée des Nations unies créée en 1948, rassemble aujourd’hui 194 États membres autour d’une mission commune : améliorer la santé publique à l’échelle planétaire. Basée à Pregny-Chambésy près de Genève, cette structure coordonne les actions de prévention, surveille les épidémies et établit des normes sanitaires internationales. L’actualité récente a placé la question du financement de l’OMS au centre des débats diplomatiques, notamment depuis l’annonce en janvier 2025 du retrait des États-Unis par Donald Trump. Cette décision met en lumière les fragilités d’une organisation dont le budget biennal atteint 6,8 milliards de dollars pour la période 2024-2025.

Les interrogations portent sur la structure même du financement, dominée par les contributions volontaires qui représentent plus de 80% des ressources totales. Cet article examine en détail les principaux contributeurs publics et privés, notamment la Fondation Bill et Melinda Gates, ainsi que les rapports de force géopolitiques qui se jouent autour de cette institution. Les conséquences du désengagement américain et les enjeux de pouvoir entre grandes puissances, particulièrement la Chine, façonnent l’avenir de la coopération sanitaire mondiale.

Comment fonctionne le financement de l’OMS

Le budget de l’Organisation mondiale repose sur un système biennal instauré depuis 1980. Cette périodicité permet aux États membres de planifier leurs engagements financiers lors de l’Assemblée mondiale de la santé qui se tient chaque mois de mai à Genève. Le Conseil exécutif, composé de 34 membres élus pour trois ans, administre l’organisation et veille à l’exécution des décisions budgétaires. Les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies disposent automatiquement d’un siège au sein de ce comité directeur.

Les ressources financières proviennent de deux sources distinctes : les contributions fixées et les contributions volontaires. Les premières constituent la quote-part obligatoire calculée selon le produit intérieur brut et la population de chaque pays membre, suivant un barème commun aux institutions onusiennes. Ces cotisations ne représentent d’un autre côté que 16% environ du budget total pour l’exercice 2020-2021, une proportion qui a considérablement diminué au fil des décennies. Historiquement, les contributions fixes formaient la majorité des revenus, mais cette situation s’est inversée progressivement.

Les contributions volontaires dépassent désormais largement 80% du budget global. Elles se répartissent en trois catégories selon leur degré de flexibilité : les fonds non fléchés représentent seulement 4,1% de l’ensemble, les contributions partiellement souples pour des programmes thématiques atteignent 7,9%, tandis que les donations strictement réservées à des secteurs spécifiques constituent 88% du total. En 2020-2021, l’OMS a reçu 550 millions de dollars de fonds thématiques, soit une progression de 48% par rapport au cycle précédent, grâce aux donations de l’Allemagne, de la Commission européenne et du Japon.

Cette répartition pose la question de l’autonomie stratégique. Les montants budgétaires ont considérablement augmenté : de 3,3 milliards de dollars en 2006-2007 à 6,726 milliards pour 2022-2023, puis 6,8 milliards prévus pour 2024-2025. Face à cette dépendance croissante aux financements volontaires qui fragilise l’indépendance de l’organisation, l’Assemblée mondiale de la santé a adopté en mai 2022 une résolution ambitieuse visant à porter la part des contributions fixées à 50% du budget d’ici 2030-2031, contre 16% actuellement.

Les États-Unis, premier financeur et leur retrait

Le gouvernement américain demeure le principal contributeur au budget de l’organisation internationale avec une participation de 19% du financement global pour l’exercice 2022-2023, soit 1,284 milliard de dollars sur un total de 6,726 milliards. Cette contribution se décompose en une quote-part fixée de 115,8 millions de dollars annuels, représentant à elle seule 22% de l’ensemble des cotisations obligatoires, et en donations volontaires trois fois supérieures à cette base.

Les relations entre Washington et Genève traversent une période tumultueuse depuis plusieurs années. Donald Trump avait annoncé en février 2020 une réduction drastique de 53% de l’appui américain, avant de suspendre totalement les paiements en avril de la même année. Le 29 mai 2020, il déclare officiellement la rupture des liens avec l’organisation. Son successeur Joe Biden rétablit immédiatement cette collaboration dès son arrivée au pouvoir, maintenant les États-Unis au rang de premier donateur avec près d’un cinquième du budget en 2023.

Le second mandat de Trump marque un tournant définitif : en janvier 2025, un décret présidentiel entérine le retrait américain, invoquant la mauvaise gestion de la pandémie de Covid-19, l’incapacité à adopter des réformes structurelles nécessaires et le manque d’indépendance face à certaines influences politiques. Conformément aux procédures internationales, ce désengagement devient effectif en janvier 2026 après un préavis d’un an, malgré le refus de l’administration Trump de s’acquitter des contributions dues pour 2024 et 2025.

Les conséquences affectent immédiatement plusieurs programmes sanitaires majeurs. L’éradication de la poliomyélite dépend à 27,4% des fonds américains, tandis que les services de santé et de nutrition reposent sur leur appui à hauteur de 17,4%. Les maladies évitables par vaccination bénéficient de leur soutien à 7,7%, et surtout, le fonds d’intervention d’urgence tire 44% de ses 107 millions de dollars des contributions américaines. Ces programmes risquent une paralysie partielle ou totale.

Face à cette situation, le directeur général Tedros Adhanom Ghebreyesus annonce dès janvier 2025 des mesures d’austérité drastiques : gel immédiat des recrutements, limitation stricte des dépenses de voyage avec obligation de tenir les réunions en visioconférence, suspension des projets de rénovation et d’agrandissement des infrastructures. En avril 2025, une restructuration profonde réduit de moitié le nombre de départements au siège de Genève, illustrant l’ampleur de la crise budgétaire provoquée par ce désengagement sans précédent.

La Fondation Gates et l’influence privée

La Fondation Bill et Melinda Gates occupe la position de deuxième contributeur mondial avec environ 662,5 millions d’euros versés en 2024, après avoir fourni 830 millions de dollars en 2022-2023. Cette participation représente environ 9,4% du budget total, soit 531 millions de dollars pour l’exercice 2018-2019. Cette organisation philanthropique constitue de loin extrêmement le plus important donateur non gouvernemental de l’histoire de l’institution sanitaire mondiale.

La puissance financière de cette fondation dépasse l’entendement : sa dotation atteignait 46,8 milliards de dollars en 2018, un montant supérieur au produit intérieur brut de pays comme la Côte d’Ivoire, la Jordanie ou l’Islande. Si elle était un État souverain, cette structure philanthropique se classerait au 91e rang des nations les plus riches selon les statistiques de la Banque mondiale. Au-delà de son appui direct à l’OMS, elle joue également le rôle de principal financeur de l’alliance GAVI pour la vaccination, devançant même les États-Unis dans ce domaine spécifique.

Cette dépendance aux fonds privés suscite de nombreuses controverses dans les milieux de la santé publique et parmi les organisations non gouvernementales. Les critiques portent principalement sur les conflits d’intérêts potentiels et sur des investissements parfois jugés contraires à la mission première de l’organisation. L’engagement massif de la fondation dans l’éradication de la poliomyélite relèguerait au second plan la lutte contre des maladies plus répandues comme la rougeote, qui cause davantage de décès annuellement dans les pays à faible revenu.

ContributeurMontant 2022-2023Part du budget
États-Unis1,284 milliard USD19%
Fondation Gates830 millions USD9,4%
Allemagne856 millions USD12,7%
Commission européenne468 millions USD7%

Les programmes de lutte contre la malnutrition financés par cette fondation privilégieraient des modèles d’industrialisation agricole destructeurs pour l’environnement. Cette approche technique contraste avec les recommandations de nombreux experts en santé publique qui prônent des solutions davantage ancrées dans les traditions locales et respectueuses des écosystèmes. Le poids critique acquis permettrait de favoriser certaines convictions comme l’agriculture génétiquement modifiée ou la vaccination massive, au détriment de remèdes naturels et de médecines traditionnelles.

L’influence s’exerce également de manière indirecte : la fondation investit massivement dans de nombreux pays et organisations qui figurent eux-mêmes parmi les donateurs minoritaires de l’organisation mondiale. Cette toile d’alliances et de partenariats financiers crée un réseau d’influence considérable dont les ramifications dépassent largement les seules contributions directes. Cette philanthropie massive pose un problème démocratique fondamental : elle devrait être soumise à un droit de regard des États et des citoyens, tant son pouvoir s’avère considérable dans l’orientation des politiques de santé mondiale.

Les contributeurs européens et asiatiques

La Commission européenne se positionne comme quatrième contributeur majeur avec approximativement 396,4 millions d’euros versés en 2024, soit 468 millions de dollars pour l’exercice 2022-2023. Cette participation institutionnelle de l’Union européenne complète les donations individuelles des États membres, créant une présence européenne significative dans le financement global de l’organisation sanitaire internationale.

L’Allemagne s’affirme comme le premier financeur européen avec une contribution estimée à 312 millions d’euros en 2024, atteignant 856 millions de dollars en 2022-2023. Le gouvernement allemand a joué un rôle stabilisateur crucial lors du premier retrait américain orchestré par Trump en 2020. Berlin a alors considérablement augmenté sa participation pour combler partiellement le déficit laissé par Washington : de 292 millions de dollars pour l’exercice 2018-2019, l’Allemagne est passée à 1,268 milliard pour la période 2020-2021, démontrant son engagement envers le multilatéralisme sanitaire.

Le Royaume-Uni maintient une présence importante avec 435 millions de dollars versés en 2018-2019, répartis entre 43 millions de contributions fixées et 335 millions de donations volontaires de base. La France occupe la dixième position des financeurs pour l’exercice 2022-2023, avec des contributions obligatoires et volontaires totalisant 161 millions de dollars. Paris se distingue également comme deuxième donatrice historique du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Le gouvernement français a récemment inauguré l’Académie de l’OMS à Lyon le 17 décembre 2024, investissant 120 millions d’euros avec les collectivités territoriales dans cette infrastructure de formation.

Du côté asiatique, le Japon a contribué 214 millions de dollars en 2018-2019, se répartissant entre 93 millions en cotisations obligatoires et 122 millions en financements volontaires. La Chine verse une contribution fixe de 57,4 millions de dollars pour l’année 2020, représentant 15% des cotisations obligatoires prévues pour 2024-2025, une proportion qui reflète son poids économique et démographique croissant.

Plusieurs organisations internationales complètent ce tableau financier :

  • L’alliance GAVI verse 371 millions de dollars en 2018-2019, représentant 6,6% du budget total
  • Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires contribue 192 millions de dollars, soit 3,4% du budget
  • Rotary International, partenaire historique des campagnes de vaccination, apporte 143 millions de dollars pour 2,5% du financement
  • La Banque mondiale participe à hauteur de 133 millions de dollars, représentant 2,4% du budget global

Les pays du Comité d’aide au développement de l’OCDE ont consacré collectivement 34 milliards de dollars à la santé mondiale en 2022, soit 0,06% de leur revenu national brut. Ce pourcentage reste inférieur aux 0,1% recommandés par l’organisation depuis 2001. Seul le Luxembourg respectait cette recommandation en 2022 avec 0,12%, suivi par l’Allemagne et la Norvège à 0,09%. Ces chiffres illustrent l’écart persistant entre les engagements politiques et les ressources effectivement mobilisées pour la santé publique internationale.

Les rapports de force et enjeux géopolitiques

Le désengagement américain ouvre un espace stratégique considérable pour la Chine, qui se positionne désormais comme un pilier essentiel de la coopération multilatérale en matière de santé. Pékin a réaffirmé publiquement son appui à l’organisation de Genève et sa volonté de défendre un système de gouvernance sanitaire mondiale plus solide. Cette déclaration s’inscrit dans la continuité de sa politique baptisée Route de la Soie de la santé, à travers laquelle le gouvernement chinois a envoyé, au plus fort de la pandémie de Covid-19, une aide médicale substantielle à plus de vingt pays.

En revanche, la gestion de cette même pandémie a suscité de vives critiques concernant les relations entre l’OMS et la Chine. De nombreux observateurs ont dénoncé une complaisance excessive de l’organisation envers Pékin : répétition systématique des déclarations officielles chinoises sans vérification indépendante, félicitations pour la transparence alors que des soupçons de dissimulation d’informations circulaient, refus de redonner un siège d’observateur à Taïwan conformément aux exigences diplomatiques chinoises, et pressions pour retarder la déclaration d’urgence internationale.

Le directeur général Tedros Adhanom Ghebreyesus fait l’objet d’accusations particulières : élu grâce au soutien actif de la Chine, il aurait repris les éléments de langage de Pékin durant les premiers mois de la crise. Cette proximité surprend d’autant plus que la Chine ne représente que 0,21% des comptes de l’organisation, illustrant que l’influence ne se mesure pas uniquement en dollars. Un précédent existe : Margaret Chan, qui dirigea l’institution de 2006 à 2017, personnellement très proche du pouvoir chinois, avait fait de l’organisation une tribune pour promouvoir la médecine traditionnelle chinoise, créant ainsi un marché mondial dépassant 50 milliards de dollars, essentiellement contrôlé par le gouvernement de Pékin.

Le retrait américain pourrait déclencher un effet domino inquiétant. L’Argentine de Javier Milei annonce son désengagement en février 2025, mettant fin à un financement biennal dépassant légèrement 4 millions de dollars. Buenos Aires justifie cette décision en critiquant l’organisation comme ayant été l’exécutant de la plus grande expérience de contrôle social de l’histoire avec le plus long confinement de l’humanité. Le ministre hongrois Gergely Gulyás déclare que Budapest pourrait envisager de suivre cet exemple, illustrant une contestation croissante du multilatéralisme.

Cette remise en cause pourrait s’étendre bien au-delà du domaine sanitaire :

  1. Dans le secteur culturel, l’UNESCO pourrait subir des désengagements similaires
  2. Concernant l’environnement, les Accords de Paris sur le climat sont déjà fragilisés
  3. Les institutions financières internationales comme le Fonds monétaire international font face à des critiques accrues
  4. Les mécanismes de résolution des conflits de l’ONU perdent progressivement en légitimité
  5. Les traités commerciaux multilatéraux sont remis en question au profit d’accords bilatéraux

Les conséquences du retrait américain dépassent largement la simple question budgétaire. Les experts américains alertent sur les effets néfastes pour leur propre pays : perte d’accès aux données épidémiologiques centralisées, impossibilité de recevoir en priorité les vaccins et échantillons viraux de la grippe, fermeture de canaux diplomatiques avec des pays non-alliés. Leur implication dans l’institution leur offrait des portes d’entrée stratégiques dans des régions sensibles. En se retirant, Washington perd ces leviers d’influence indirects mais précieux pour sa diplomatie sanitaire.

Une initiative citoyenne tente de combler symboliquement ce vide : Tania Cernuschi, employée de l’organisation, a lancé la campagne 1 dollar, 1 monde pour récolter 1 milliard de dollars par financement participatif. À ce jour, cette initiative a permis de collecter environ 70 076 dollars, une goutte d’eau dans l’océan des besoins, mais qui témoigne d’un attachement citoyen à la coopération sanitaire internationale, soutenue notamment par l’épidémiologiste Maria Van Kerkhove, figure connue de la communication durant la pandémie de Covid-19.

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Marie Toldeno

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